Te souviens-tu de ce sentiment de liberté absolue? Quand tu montais très haut dans les airs sur la balançoire, que le monde se rétrécissait sous toi, et que tu te sentais invincible ? Je me souviens de cette joie particulière qui naissait quand j’essayais d’atteindre les nuages. Ce n’était pas les nuages que je voulais vraiment. C’était le sentiment qu’ils me donnaient: cette légèreté, cette sensation de voler, cette absence totale de limites.
Et puis.
À un moment, le corps a changé. La puberté, la maladie, un accident, ou simplement l’accumulation de petites choses qui pèsent. Et du jour au lendemain, monter haut sur la balançoire me procure des nausées et des vertiges au lieu de cette joie pure. Le geste est devenu physiquement difficile.
Mais ici, je dois te poser une question qui risque de te déranger un peu: combien d’autres joies avons-nous abandonnées sans même nous en apercevoir ?
Pas juste à cause du corps. Mais à cause de la vie qui nous bouscule, des événements qui nous ont blessés, des situations qui ont transformé ce qui nous procurait de la liberté en quelque chose d’inconfortable ou d’inaccessible. Combien de choses qui nous apportaient du bonheur, de l’énergie, un sentiment d’appartenance à nous-mêmes… se sont lentement éloignées dans nos placards mentaux ?
Reconnaître le deuil
Ce que j’ai appris en regardant cette petite que je gardais, c’est que ce deuil là… il est silencieux. On ne le nomme pas. On ne le pleure pas. On s’habitue simplement. On se dit qu’on n’est plus jeune, que c’est normal, que les adultes ne se balancent pas haut dans les airs. Et on laisse passer.
Mais le corps, lui, le sait. Il sait ce qu’il a perdu. Et quelque part en toi, une partie de toi le sait aussi.
Cet abandon silencieux accumule une sorte de fatigue sourde. Pas une fatigue physique, mais quelque chose de plus profond. Une fatigue de celui ou celle qui se refuse graduellement. Et sans le savoir, on laisse cette privation devenir notre normalité.
Et puis il y a la suite
Ce que je découvre aussi, c’est qu’on trouve d’autres formes de joies. D’autres façons de se sentir libre, léger, puissant. Mais voici le hic… combien de ces nouvelles joies on se ne s’accorde pas vraiment ? Combien d’entre elles, on se dit qu’on les vivra plus tard, quand on aura plus de temps, plus d’énergie, quand ce sera plus « approprié » ?
On devient expert à remettre à demain les petits bonheurs qui pourraient nous nourrir aujourd’hui.
Une invitation que tu peux refuser
Ce que je te propose, c’est de regarder d’abord: qu’as-tu perdu ? Qu’est-ce qui te procurait une joie que tu ne trouves plus ? Pleure-le si tu en as besoin.
Reconnais-le. Parce que tu ne guériras pas ce que tu n’acceptes pas d’avoir perdu.
Et après… après, donne-toi la permission de vivre les joies qu’il te reste. Pas quand ce sera le moment idéal. Maintenant. Même les petites. Surtout les petites, en vérité. Ce sont elles qui nous rappellent que nous sommes encore ici, que nous valons la peine, que notre bien-être compte.
Parce que la résilience, ce n’est pas juste survivre. C’est aussi oser se sentir vivant avec ce qu’on porte maintenant.
Annik Lauzon
Éducatrice spécialisée