En fleurdelysant avec la langue de Molière.
C’était une belle époque que celle où j’ai passé tant d’années à m’instruire sur des banquettes étudiantes! Les vieux murs lambrissés d’un collègue classique plus que centenaire conservent dans doute en mémoire les pas feutrés de mes savates arpentant les longs couloirs en bois verni. C’était au mitan d’un apprentissage concentré à glaner, au milieu de centaines de lectures, les extraits d’auteurs qui marqueront à jamais le passage de mes jours. Que de mots célèbres, vivant encore dans des pages jaunies, ont ensorcelé mon univers !
Parmi ces citations qui n’ont jamais pu quitter les méandres de mes souvenirs, il en est une qui m’a transformé à jamais: « Tant qu’un peuple tient bien sa langue, c’est comme s’il tenait les clés de sa prison. » Cet extrait tiré d’un conte, Alphonse Daudet l’a écrit à l’époque où l’Alsace et la Lorraine luttaient contre l’invasion allemande. C’était un cri d’alarme lancé à ses compatriotes qui, sous la menace, n’offraient qu’une bien faible résistance. Mais le cri n’a pas été entendu, se buttant à de sourdes oreilles, et les Allemands, en conquérants vainqueurs, ont germanisé les deux provinces françaises.
Pourtant, les mots avaient déjà franchi les années et franchi le pont imaginaire érigé au-dessus de l’Atlantique. Depuis presque trois siècles, notre nation, française d’origine tout comme celle de Daudet, se défend farouchement contre un envahisseur, lui aussi venu d’une terre lointaine. À l’Ouest de l’océan, l’envahisseur n’est pas allemand. Et pourtant, c’est la même langue qu’il veut mettre à l’abordage ! C’est étrange comme plus les temps changent plus les situations, elles, demeurent inchangées. Sauf que, contrairement aux Alsaciens et aux Lorrains, le peuple québécois refuse de baisser les bras.
C’est pourquoi à chaque année, lorsque revient la Fête nationale des Québécois, un immense sentiment me fait vibrer: un mélange d’appartenance et de fierté qui m’anine avec, en toile de fond, la foi en une possible libération. Jamais comme ce jour-là je me sens aussi fier d’appartenir à un peuple qui refuse de mourir ! Je suis de ceux et de celles qui, bien qu’incarcérés dans une prison longue d’un océan à l’autre, continuent de lever les bras et de redresser l’échine. J’ai la foi inscrite au plus profond de mes convictions avec, comme inlassable sentinelle, l’espoir débroussaillant le chemin. Ma main est là, tendue à l’extrême, les doigts prêts à saisir, au moment jugé opportun, la clé qui me permettra de lever mon écrou. Car moi, je me souviens !
En fleurdelysant avec la langue de Molière, je découvre la savoureuse richesse de ses trésors locaux. Ses mots résonnent comme une douce symphonie; je la chante par cœur et la conjugue par amour. Ses accents sont chauds, colorés et imagés. Avoir le respect de sa langue c’est entretenir le respect de sa propre identité. J’ai envie de transformer le vieil adage . « Dis-moi comment tu parles, je te dirai qui tu es, » Car c’est l’essence même de nos racines qui enveloppe nos générations depuis le premier Breton parti de Saint-Malo pour perpétuer, à l’autre bout du Nouveau Monde, les accents d’une langue qui ne demande qu’à survivre.
Au matin du 24 juin, quand des milliers de drapeaux bleu et blanc aux ornements fleurdelysés battent au vent, je sais que de tout temps ma langue a su porter haut le flambeau de ses patois et qu’il en sera toujours ainsi. Au soir de la Fête nationale, quand saint Jean-Baptiste troque son agneau contre un étendard royal, la Saint-Jean arbore haute et fière sa foi d’appartenir à un peuple qui ne demande qu’à être reconnu au vu et au su de toute la planète.
Bonne Saint-Jean. Passez un bel été.
Marc Laflamme.