En ces temps où le monde est bouleversé d’un bout à l’autre de la planète, j’ai pensé vous offrir un moment de magie.
Le dernier Noël de Clotilde.
“ Dis, Père Noël, c’est quoi l’esprit de Noël ? J’ai un devoir à faire sur le sujet et je suis bien embêté ! “ Sans dire un mot, l’homme en rouge me posa à terre et sortit un papier de sa poche sur lequel était écrit : “ Va voir Madame Clotilde et tu auras ta réponse! “ L’adresse de la dame était inscrite sur le papier.
Je m’apprêtais à quitter lorsqu’il me fit signe d’arrêter. Il fouilla dans son grand sac et me remit deux jolis cadeaux: un pour moi et l’autre à l’attention de Madame Clotilde portant la mention “ Ne pas ouvrir avant Noël ! “
Elle habitait une résidence pour aînés de ma ville. J’étais un peu déçu ou, plutôt, perplexe. Pourquoi donc le Père Noël voulait-il que j’aille visiter une personne âgée ? Quel langage un gamin de 10 ans doit-il utiliser quand il parle à une vieille personne ? Je n’ai jamais connu ni mes mamies ni mes papis. Oh la la ! Ça compliquait les choses. Je laissai une note à maman lui expliquant la situation et je suis parti rencontrer Madame Clotilde…
Je m’attendais à être confronté à une vieille femme grincheuse et acariâtre, mal habillée et négligée, mais ma surprise fut grande lorsqu’elle m’ouvrit sa porte. Devant moi, se tenait une dame très élégante, bien mise et bien coiffée, sobrement maquillée. Mais il y avait dans son regard une profonde tristesse que je ne pouvais pas m’expliquer.
“ Bonjour, Madame Clotilde, c’est le Père Noël qui m’envoie à vous.”
“ Je sais, répondit-elle, tu veux savoir c’est quoi l’esprit de Noël.”
D’un geste lent, elle m’indiqua un fauteuil puis elle commença à m’ouvrir son cœur. Sa voix portait toute la tristesse de sa vie, “ L’esprit de Noël, pour moi, c’est la solitude et le chagrin ! “ Dans mon cerveau d’enfant, je ne comprenais pas qu’on puisse être triste et seul à Noël. Alors, elle m’expliqua par le détail l’histoire de sa vie.
Issue d’une famille riche, elle avait consacré son existence à sa carrière au détriment de sa vie personnelle. Trop obsédée par l’idée de s’enrichir en travaillant dans l’entreprise familiale, elle avait fini par négliger les autres facettes de sa vie. Elle n’arrêtait jamais et avait même du mal à prendre des vacances, même à Noël. Elle ne cherchait que le luxe et la vie facile: les robes griffées, les bijoux les plus dispendieux, les voitures de luxe… Elle fit une pause pour essuyer une larme. Son passé malheureux coulait sur sa joue.
Elle enchaîna : “ Je ne comprenais pas pourquoi les gens avaient si hâte à Noël et pourquoi ils étaient si heureux. Pour moi, Noël, ce n’était qu’une perte de temps et d’argent ! “ J’étais sous le choc ! Pour moi, Noël, c’était le beau sapin, les cadeaux, le réveillon et les rencontres en famille !
Elle poursuivit en m’avouant qu’elle se croyait heureuse de sa réussite sociale mais lorsqu’elle tournait sa pensée vers sa vie personnelle, elle ressentait un grand vide. “ J’ai repoussé tous les prétendants qui ont frappé à la porte de mon cœur, j’ai bafoué l’ idée même du mariage et de la maternité car cela aurait nui à ma carrière. À mon époque, les femmes de carrière étaient rares. Alors l’orgueil et la fierté ont pris toute la place. ”
“ Quand mes parents sont morts deux semaines avant Noël dans un accident de la route, j’ai été dévastée. Je venais d’avoir 50 ans. Que me restait-il ? J’héritais d’une vie de rêve qui faisait l’envie du voisinage. Mais tout ce luxe, c’était du vent, une tour d’ivoire dans laquelle je prenais plaisir à m’enfermer. Mais je n’avais rien ! Rien de l’essentiel qui allume le regard et réchauffe le cœur ! Il était trop tard pour revenir en arrière et refaire ma vie.
“ Mon frère a quitté la maison peu de temps après la mort de mes parents, suite à une querelle entre lui et moi à propos de l’héritage. Je ne l’ai jamais revu. On m’a annoncé son décès 6 mois après celui de mes parents. Tout d’un coup, au milieu de tout ce dont j’avais rêvé toute ma vie, j’ai ressenti un grand vide. Je regrette mon égoïsme. ”
Elle fit une pause pour étouffer ses sanglots. “ Je donnerais tout ce que j’ai pour vivre un véritable Noël en famille comme toi, pour aimer et être aimée avant de mourir seule, pour revoir ma famille et avoir des enfants. J’ai 80 ans, Mathys, je rêve éveillée. ”
-” Noël, c’est dans une semaine, je vais revenir vous voir. Le Père Noël m’a donné un cadeau pour vous portant la mention NE PAS OUVRIR AVANT NOËL. “ Pour la première fois, le bonheur souriait dans le bleu de son regard. “ Vous devriez faire un sapin et déposer le cadeau au pied de l’arbre. “ Je fermai mon enregistreuse.
Sur le chemin du retour, ma tête était remplie de sentiments contradictoires. Ma famille est pauvre mais maman nous a appris le sens du partage et de l’amour, en tout temps mais plus spécifiquement à Noël. Était-ce possible que ma famille soit plus riche que Madame Clotilde ? Était-ce possible que, malgré sa fortune, Clotilde soit plus pauvre que ma famille !
Tel que convenu, je retournai voir la vieille dame dans l’après-midi de Noël. Maman, pleine de compassion, avait accepté ce compromis. Ma nouvelle amie me reçut avec la même élégance mais, cette fois, avec un sourire sincère.
“ Je vous ai apporté le cadeau que maman a fait pour vous et le mien aussi. “ Maman avait tricoté une paire de chaussons et, moi, j’avais mis mon plus beau soldat de bois dans une boîte. J’espérais que nos cadeaux lui feraient plaisir et qu’elle réaliserait que l’amour et le partage valent mieux que tout le luxe du monde.
Aussitôt entré, j’aperçus un petit sapin harmonieusement décoré qu’elle avait installé dans un coin du salon. Je souriais à l’idée de l’avoir convaincue de s’imprégner de l’esprit de Noël. Je déposai mes cadeaux à côté de celui du Père Noël. Ses yeux riaient, son bonheur était beau à voir.
“ Si on déballait les cadeaux, maintenant ! “ Une chose merveilleuse se produisit: la magie de Noël opéra.
Madame Clotilde n’eut pas à déballer les cadeaux. Tous les cadeaux s’ouvrirent en même temps et se transformèrent. Les chaussons de maman devinrent une superbe paire d’escarpins qui alla habiller ses pieds. Mais maman avait mis autre chose dans la boîte: une figurine en pâte de sel à l’effigie d’un enfant qui se transforma en un beau jeune homme. Il l’enlaça en disant : “ Je t’aime, maman ! Je suis le fils que tu n’as jamais eu ! “ Mon soldat de bois devint un prétendant galant et attentionné. “ Tu viens danser, Clotilde ? Tes escarpins vont guider tes pas. “ Elle ne le repoussa pas et ils dansèrent.
Le cadeau du Père Noël s’anima au milieu de la danse. La photo de famille qu’il contenait prit vie . Grandeur nature, son père, sa mère et son frère l’entourèrent chaleureusement. “ Je vous demande pardon !,” dit-elle, les larmes aux yeux. “ Il manque quelque chose d’important, lui dis-je. Madame Clotilde, voulez-vous être ma mamie ? “ Son “ OUI ! “ résonna si fort que je crus voir son cœur sortir de sa poitrine.
La fête dura toute la soirée. Elle mourut dans son sommeil, le même soir. On la retrouva, le matin, chaussons aux pieds. Sur elle, le portrait de famille reposait près de son cœur. Dans ses mains, elle tenait la figurine de maman et mon soldat de bois. Et sur le cadre, un petit mot, écrit de sa main, disait ceci; “ Merci, Mathys, pour le plus beau Noël de ma vie. MAMIE CLOTILDE. “
J’ai eu À+ pour mon devoir.
Marc Laflamme