Au coeur du village, à l’intersection de la route 112 et de la rue Saint-Janvier, un bâtiment s’apprête à disparaître. Connu tour à tour sous les noms de Supertest, BP, Garage Cliche et Service Cliche inc., ce petit commerce a marqué plus de soixante ans de vie weedonnaise. La Société d’histoire de Weedon souhaite lui rendre hommage à travers les souvenirs de Janvier, un membre de la famille qui y a grandi.
L’histoire commence à la fin de 1952, lorsque la famille de Dieudonné Cliche s’installe sur un terrain peu banal : un ancien site d’enfouissement, la « dump » du village, à l’endroit même où se croisent les deux artères principales.
Le sol instable fait glisser le bâtiment de deux étages dès ses premières années, forçant des travaux de consolidation, puis une reconstruction presque complète au tournant des années 1960. De deux portes en façade, le garage passe alors à une porte à l’avant et deux portes de service sur le côté est, et se retrouve désormais construit sur un seul plancher.
Jusqu’en 1955, la famille loge à l’étage du garage. Laurent, l’un des fils, y naît en février 1953; le grand-père Couture y passe ses derniers jours avant de s’éteindre en janvier 1954. La famille déménage ensuite au village, rue St-Janvier, où naissent les jumelles France et Francine, au début de 1956.
Pendant ses vacances, Janvier partage la vie du garage : service aux pompes, lavages, changements d’huile, graiss
age, petites réparations. Il y côtoie les employés (le père Larochelle, inventeur à ses heures, Lessard, les oncles Romuald et Joseph, puis Gilbert Magnan) dans une époque où tout se réparait, où un bon garagiste savait déceler un problème au seul son du moteur.
Dans sa première version, le garage pouvait loger quatre voitures, deux par porte. Une fosse, ou « pit », y tient lieu de dispositif de levage avant l’arrivée du premier « lift », vraisemblablement installé au moment de la reconstruction.
Au centre du bâtiment, un poêle de fortune fait d’un baril d’huile chauffe les lieux au bois et… aux vieux pneus, tandis qu’un escalier étroit, sans rampe, mène à l’étage ou à l’entrepôt où l’on range pneus, caisses d’huile et pièces de rechange.
L’ère est aussi celle des pneus d’été qu’on faisait durer tout l’hiver, des chaînes qu’on installait aux roues arrières au besoin et, plus tard, des sillons tracés au fer chaud pour améliorer la traction dans la neige. Réparer une crevaison exigeait alors de démonter la chambre à air et de la plonger dans l’eau pour repérer la fuite, un art qui allait bientôt céder la place aux pneus sans chambre à air, bien plus simples à dépanner.
Le garage était aussi un point de passage pour les représentants des grandes maisons de pièces automobiles, tels Lynn McLloyd, United Auto Parts et Cyr Automobile, reconnaissables à leur façon bien à eux de s’annoncer en entrant : « Dieu est-il icitte ? ».
Le père, lui, effectuait sa tournée hebdomadaire de commissions, d’abord à Sherbrooke, puis à Thetford, où il devenait agent dépositaire pour les automobiles Mercury et Lincoln. La flotte de voitures neuves restait modeste, un véhicule pour la famille et, au mieux, une deuxième laissée dans la cour pour un acheteur éventuel, le plus souvent des modèles bien équipés comme la Meteor Rideau ou la Mercury Century et Monterey.
Au-delà des affaires, c’est le tempérament du père, conciliant, généreux, parfois jugé trop bon prince, qui marque les souvenirs familiaux. « On n’est pas riche, mais les voisins vivent bien », disait-il volontiers. Une anecdote résume bien cet esprit : un soir de Jour de l’an, malgré une tempête, il n’hésite pas à sortir la remorqueuse, en chemise et cravate, pour dépanner un client « parti dans le champ ». Au retour, pour cinq dollars dus, le client répond simplement : « Mets ça sur mon compte ! » C’est finalement l’arrivée de Laurent aux affaires, en 1978, qui apportera plus de rigueur à la gestion.
Trois fils, Normand, Janvier et Laurent, travailleront tour à tour au garage, mais c’est Laurent qui s’y investit le plus, en prenant la relève à 25 ans, tout juste marié, et en gérant l’entreprise depuis Sherbrooke jusqu’en 1985. Le père, lui, continuera à donner quelques heures par semaine jusqu’à ce que la maladie l’oblige à se retirer; il s’éteint en janvier 1984, après une brève maladie.
Au fil de ses visites à Weedon, Janvier ne manquait jamais de retourner sur les lieux, saluer les connaissances ou lancer quelques cannettes vers la « dump » voisine pour voir le vieux chien Prince partir à la chasse aux rats. Il garde le souvenir d’une scène toute simple, mais mémorable : un soir de décembre, deux villageois silencieux regardent tomber la neige devant le comptoir pendant une trentaine de minutes, avant que l’un ne lance enfin : « Ouais, j’cré ben que je vas y aller ! » Un autre quinze minutes s’écoule avant que le second ne réponde à son tour : « Bon, ben, bonsoir, là ! » Un moment de calme villageois, à mille lieues du rythme de la ville.
Pendant plus de trente ans, la famille de Dieudonné Cliche a été propriétaire de ce petit commerce, qui est demeuré associé à ce coin de rue bien après la fin de son exploitation familiale en 1985. Aujourd’hui encore, malgré les changements de vocation successifs, le nom Cliche continue d’évoquer, pour plusieurs Weedonnais, une page bien vivante de l’histoire du village. C’est cette page que la disparition prochaine du
bâtiment nous invite à ne pas oublier.
La Société d’histoire de Weedon remercie la famille Cliche d’avoir généreusement partagé ces souvenirs.
Texte et recherche fait par Nicole Fontaine et l’équipe de la Société d’histoire de Weedon.