18 octobre 2026 17 h 59 min
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Monique Fortin, photographe militaire : trente ans derrière l’objectif

18 octobre 2026

Monique Fortin, photographe militaire : trente ans derrière l’objectif

Monique Fortin a des racines profondes à Weedon. Ses grands-parents maternels y sont nés; elle y a grandi en partie et elle est de retour dans le secteur depuis quelques années. Photographe militaire pendant trente ans au sein des Forces Armées Canadiennes, où elle a atteint le grade de caporal-chef, elle a accepté de raconter son parcours à la Société d’histoire de Weedon.

Tout commence à 17 ans. Elle ne veut plus aller à l’école; elle veut travailler et il n’y a pas d’ouvrage pour elle à Weedon. Sa mère refuse qu’elle parte travailler à Sherbrooke et lui suggère plutôt la Gendarmerie Royale, puisqu’elle aime les chevaux. Au bureau de recrutement, on la juge trop jeune mais on lui indique la porte voisine, celle des Forces Armées Canadiennes. Elle s’y engage, avec la signature de sa mère. Le métier de photographe, lui, s’est présenté en cours de route : elle n’avait jamais touché une caméra, mais elle était du côté des arts. « Je n’ai pas regretté mes 30 années de services », dit-elle simplement.

Sa formation se donne à Borden, en Ontario, en film noir et blanc. On y apprend les caméras (le 35 mm, la Hasselblad au négatif carré, la grosse caméra au négatif de 4 par 5 pour les groupes de 300 personnes), le développement dans le noir, avec les acides, mais aussi la photo technique : une pièce d’avion brisée, un accident, pour les rapports de sécurité. S’ajoutent les parades, les remises de médailles et les portraits officiels de généraux, où le drapeau doit apparaître et où les poses sont réglées.

« C’est aussi beau comme métier, mais ce n’est pas pareil que le métier de photographe qu’on connaît », dit-elle en parlant de la photographie civile. Son premier poste est inattendu : un site de radar, loin des lumières du village, où l’on photographie les satellites dans le ciel. Avant de prendre la photo, il faut calculer les heures et les degrés de latitude et de longitude pour aligner la caméra avec les satellites qui passent pendant la nuit. « Je ne suis pas un oiseau de nuit », avoue-t-elle en riant.

Au quotidien, on marche beaucoup. Pas de voiture, pas de voiturette de golf : le gros sac de caméra sur l’épaule, d’un bâtiment à l’autre sur la base, « beau temps, mauvais temps ». Au retour, chaque négatif est annoté (date, base, numéro) puis classé, avant de partir un jour aux archives. Le froid est le pire ennemi : il faut empêcher les batteries de geler.

Son plus grand défi a été de « prouver que je pouvais faire le job », en tant que femme, au début. Elle n’a jamais chialé : elle faisait ce qu’elle pouvait, et les mentalités ont fini par évoluer. Sa règle de conduite tient en une phrase : « Fais ton possible tout le temps, et tu vas être reconnu. »

Affectée à la résidence du Gouverneur Général du Canada, elle y est caporal-chef, un grade sous le sergent photographe officiel. Quand celui-ci doit s’absenter de galas et de cérémonies de l’Ordre du Canada, il s’adresse à elle par son grade, jamais familièrement : « Caporal-chef, prenez ma place. » Un jour, le Gouverneur Général d’alors, l’Honorable Roméo LeBlanc, s’installe à une table de pool lors d’un événement. Son coup envoie la balle dans les airs, et elle déclenche à la seconde exacte. « Personne ne savait que ça ferait ça. »

Une autre anecdote la fait sourire. À Cornwall, elle doit photographier une centaine d’aumôniers militaires réunis en conférence. Elle choisit de monter sur la mezzanine du hall d’entrée pour les prendre d’en haut, afin de voir tous les visages. Mais cent personnes, ça jase, et ça bouge lentement. Elle leur fait signe de se rapprocher, depuis le balcon : « Rapprochez-vous, rapprochez-vous, rapprochez-vous ! » À la fin, un padre lui lance : « T’aurais fait un bon curé, toi, tu rassembles ton monde! » lui dit-il, parce qu’elle a su rassembler les gens.

Elle a aussi vu la technologie changer. Elle a commencé en 1978 avec le film noir et blanc, puis sont arrivés la couleur et les diapositives, puis le numérique. Elle raconte qu’au début de la transition vers le numérique, cela laissait les personnes sceptiques, souvent ils disaient que : « Le film est bien meilleur que le numérique. »

Les amitiés, elles, n’ont pas pris de rides. « Entre photographes, c’est comme ton frère et ta soeur. » Aujourd’hui encore, un petit groupe d’anciens se réunit chaque mois, au Québec et en Ontario, pour un lunch, sans autre but que de se voir. Après 28 ans dans la force régulière, elle est passée à la réserve dès le lendemain, dans la même section et avec la même équipe, deux ou trois jours par semaine. Une retraite en douceur : « Tranquillement, la corde a usé. »

Elle tient aussi à une précision. On parle souvent de métiers de « l’armée », mais l’armée n’est que l’un des trois éléments des Forces Armées Canadiennes, avec l’aviation et la marine. Pilotes, mécaniciens, contrôleurs aériens, médecins, infirmières, magasiniers, cuisiniers, chauffeurs : « Tous les métiers militaires ont une raison d’être. » Elle-même travaillait dans l’aviation, loin du combat, et rappelle que dans les Forces canadiennes, « on est versatile » : on lui a même appris à entrer un avion dans un hangar et à donner un cours de drill.

De ses années de service, elle garde une méthode de travail et une leçon reçues de ses supérieurs. La première tient en quatre lettres, « FTFF », pour « Fill the fu***** frame » (avec un mot salé qu’on laissera à l’imagination) : remplir son cadre, sans y mettre un mur entier pour rien. La seconde : « Don’t assume. Ask. » Ne présume pas, demande. Parce qu’il y a des photos qu’on ne peut pas refaire : l’accident d’aujourd’hui ne sera plus là demain.

À l’approche du 11 novembre, Monique Fortin se rappelle les cérémonies qu’elle a photographiées. Les funérailles militaires, d’abord, qu’elle décrit comme très humbles et majestueuses à la fois : le drapeau qu’on plie comme dans les films, les 21 coups de fusil, la parade, l’aumônier qui prend la parole, la famille qui pleure. Puis la journée du 11 novembre à Ottawa, où elle a photographié des vétérans aux yeux humides, qui se rappelaient de ce qu’ils avaient vécu. « Ce sont de belles photos, mais si tu as un peu de coeur dans le corps, ça vient te chercher. »

Son truc pour tenir le coup : tourner le dos aux larmes et s’intéresser à sa caméra, tout en gardant une oreille ouverte. « Il faut se concentrer sur ce que tu fais et non sur ce que tu entends. »

La Société d’histoire remercie le caporal-chef Monique Fortin d’avoir généreusement partagé ses souvenirs.

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